lundi 22 octobre 2012

AU MILIEU DES LIGNES FRANÇAISES--DANS SOISSONS BOMBARDÉ--SUR LES RUINES DE SENLIS


17 septembre 1914.


... En auto, sous une pluie battante, après avoir traversé tous les champs de bataille de la Marne, depuis Meaux, tous les villages où ils ont passé, dont il ne reste que des ruines et des cendres encore fumantes, nous arrivons à la Ferté-Milon. En ces jours tragiques, ce n'est pas le souvenir de Jean Racine qui remplit l'esprit quand on atteint l'aimable petite ville... Les Allemands ont passé ici, après le repliement de nos lignes. Pendant neuf jours ils ont occupé le pays: des centaines de mille hommes ont défilé, campé, vécu. Sur les portes, on lit encore des inscriptions allemandes, tracées à la craie, pour indiquer les cantonnements: tant de chevaux, tant d'hommes, tel service. Les braves gens qui sont restés, qui n'ont pas fui devant l'invasion barbare, disent ce qu'ils ont vu. Nous les interrogeons avidement. En général, la ville n'a pas souffert. On a réquisitionné tant et plus, et, sous couleur de ravitaillement, dévalisé, avec des formes parfaites, magasins, poulaillers et caves: le maire a servi d'otage; c'est un brave homme; il a fait son devoir, celui-là... Grâce à lui, le pays a été un peu épargné, les Allemands pillant et ravageant de préférence les maisons et les pays où ils ne trouvent personne pour se défendre ou protester. Encore, si l'on proteste, le mur, tout de suite...
Quand ils sont partis, précipitamment, devant les Anglais et nos soldats, ils ont coupé le pont derrière eux. Dans la ville, ils ont défilé comme à la parade; mais, tout de même, c'était la déroute. Témoin tous ces paquets de munitions, ces grands obus accumulés sur le bord des routes, ces convois de vivres que les nôtres ont pris et brûlés, dans la forêt de Villers-Cotterêts; témoin, au haut de la côte, dominant la ville et ses alentours, cette batterie complète abandonnée: huit canons gris, avec leurs caissons, les culasses brisées, avec l'altière et prétentieuse devise: Ultima regis ratio...
Tandis que nous examinions ces canons qui ne feront plus de mal aux nôtres, nous entendons la canonnade, dans la direction de Soissons. Malgré la pluie, qui abat le son et l'étouffe, le grondement roule, continu, sans cesse. Nous dressons l'oreille,--mais l'homme du pays qui nous accompagne y est habitué; ça ne l'émeut plus. Nos papiers sont en règle, allons voir par là...
A une dizaine de kilomètres de la Ferté, que nous quittons, un premier convoi d'artillerie française, sur la route, nous avertit que nous arrivons sur les derrières de nos lignes. Jusqu'à Soissons, en effet, nous ne cessons de rencontrer de nos soldats, tous les innombrables services qui constituent la suite ordinaire et obligée d'une armée en marche: convois de munitions, de vivres, intendance, train des équipages, services de santé, voitures militaires, caissons peints en gris, avec leurs inscriptions blanches, véhicules de toutes sortes, réglementaires ou de réquisition, chariots, chars à bancs, automobiles, énormes camions recouverts de bâches. Des kilomètres et des kilomètres de convois montant ou descendant, un immense mouvement, une activité prodigieuse qui réconforte et fait plaisir...
Des villages. Des gens sur les portes, malgré la pluie incessante. Des troupes cantonnées. A Longpont, un flot nous entoure, avide de nouvelles. Ces soldats admirables, qui viennent de sauver la France et l'honneur avec elle, et qui se battent depuis quinze jours, veulent savoir, réclament des journaux, des cigarettes, du tabac. Ils voudraient même nous en acheter, mais nous avons donné déjà toutes nos provisions...
Là-bas, le canon tonne. A chaque bond de l'automobile, sur la route détrempée, mais qui tient, malgré les charrois incessants, nous nous rapprochons, et le bruit enfle, s'élargit. La bataille n'est pas éloignée. Depuis une heure, nous croisons des voitures d'ambulances automobiles qui ramènent des blessés du front: des blessés du jour, des blessés tout frais, que l'on aperçoit, au travers des bâches, les bras ou la tête bandés... Des tirailleurs algériens pour la plupart, roulés dans leurs grands manteaux de bure. Au sortir d'un village, un paysan qui a tout vu nous salue. Lui aussi, il a l'habitude et il nous renseigne. La canonnade de jour en jour s'éloigne. Mais, aujourd'hui, elle reste stationnaire, semble-t-il. On se bat au Nord de Soissons. Un soldat nous dit qu'ils sont solidement retranchés, qu'on y va à la baïonnette, et que les Algériens ont pris une batterie... C'est de là que viennent les blessés de tout à l'heure.
A quelques kilomètres de Soissons, nous demandons notre route à deux soldats. Ils nous déconseillent d'aller plus loin: c'est la ligne du feu, et la route n'est pas sûre. Les Allemands l'ont repérée, et, comme ils savent que nos convois passent par là, ils tirent dessus. Hier, une automobile a été criblée. «Peut-on passer tout de même?» demandons-nous. «Oui, mais à vos risques et périls», répondent-ils. Nous verrons bien...
Maintenant, nous sommes tout près. Au bout de quelques instants, l'oreille du profane, si l'on peut dire, de celui qui, hélas! n'est pas soldat et ne se bat pas, se fait à cette terrible musique et s'habitue à distinguer les sinistres voix qui la composent, comme autant de parties dans un orchestre: la succession régulière des coups de notre 75, secs et nets; la réponse plus sourde des canons allemands, et, à des intervalles espacés, dominant et soulignant le tout, le formidable mugissement des gros mortiers de siège, «l'active Bertha» et la «paresseuse Gretchen», comme ils les appellent, avec leur légèreté accoutumée...
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* *
Depuis quatre jours--nous sommes jeudi et ils ont commencé lundi--les Allemands bombardent Soissons. Nous pensons être arrêtés par quelque poste, priés de retourner d'où nous venons, et au plus vite. Il n'en est rien. Un officier anglais, à qui nous demandons si l'on peut entrer dans la ville, nous dit avec flegme: You can; but it is very unpleasant!
Les effets du bombardement, nous ne tardons pas à les apercevoir, dès les faubourgs. L'admirable église de Saint-Jean-des-Vignes est le premier témoin qui parle de la sauvagerie allemande: une des longues et fines flèches de son double clocher a été emportée; des éclats ont déchiqueté l'autre. Nous avançons dans la ville aux trois quarts déserte. Sur la chaussée pavée, voici une espèce de fosse de deux ou trois mètres de profondeur sur cinq ou six de diamètre; les pavés ont été arrachés, la terre réduite en sable, les alentours constellés d'éclats. Voici une maison, à deux étages, qui a été prise à revers et qui, sous l'obus, s'est écroulée comme un château de cartes, dans la rue... Des toits éventrés, des murs abattus, des arbres fauchés... on ne compte plus. La poste, le grand séminaire, sont des ruines. La cathédrale, quand nous y passons, a relativement peu souffert: elle n'a qu'une chapelle réduite en poudre,--et l'on se félicite presque, avec des larmes dans les yeux, d'en être quitte à si bon compte.
Sur la place de la République, nous stoppons. Devant une maison, un petit groupe de cinq ou six femmes, qui causent. Nous les interrogeons.
--Il y a quatre jours qu'ils nous bombardent, nous dit l'une d'elles. Il faut voir ça, de l'autre côté de la ville! Quelle misère!... A présent, c'est sur la gare et sur l'hôpital qu'ils tirent... Mais, depuis trois heures, ils ont un peu l'air de se calmer...

            Ce qui reste du Palais de Justice de Senlis.
En effet, les coups des mortiers de siège ne se font plus entendre. Il n'y a plus que l'artillerie de campagne qui poursuit son oeuvre; la nôtre y répond, sans arrêt,--et à l'entendre, à côté de soi, on éprouve un sentiment presque agréable, on se sent en sécurité, comme un enfant, la nuit, près d'une grande personne qui lui tient la main et le rassure... Mais notre interlocutrice avait à peine achevé sa phrase que de nouveau le mortier ébranle l'air avec son: bou-bou-boum! suivi aussitôt d'une espèce de long miaulement. La femme qui nous parle nous pousse vivement du coude:
--Tenez! Regardez en l'air!...
L'obus passe, en effet, au-dessus de nous. On le devine plus qu'on ne le voit. Et, tout de suite, à 300 mètres environ, au bout d'une des avenues qui partent de la place où nous sommes, il éclate, avec un fracas formidable. Une lueur d'éclair. Une fumée monte, épaisse et blanche...
--C'est sur l'hôpital...
Les Allemands ont repéré le bâtiment où sont nos blessés. Systématiquement, méthodiquement, scientifiquement, ils cherchent à le détruire. On a arrêté ce matin un espion qui leur faisait rectifier leur tir. L'homme a passé entre deux gendarmes...
L'ennemi occupe, sur les plateaux qui dominent la ville, au Nord et au Nord-Ouest, des positions fortement retranchées. Ils ont transformé en une solide et redoutable forteresse d'anciennes carrières qu'ils ont recouvertes de madriers, de fascines, de sacs de terre bien tassée. Ils ont mis leurs mortiers là dedans et, bien à l'abri, ils nous bombardent. Les nôtres ont essayé d'y parvenir à la baïonnette, mais la position est rude. Il faudra de la grosse artillerie pour la réduire. Tout autour, la bataille fait rage... Mais les soldats, les officiers que nous interrogeons, ont confiance. Il se prépare quelque chose...

       M. E. Odent, maire de Senlis, fusillé par les Allemands,
         et la tombe où ils l'avaient enterré les pieds en l'air.
Nous pensions coucher à Soissons, mais ce n'est guère tenable, et où trouver une porte ouverte? Les habitants qui sont restés se cachent dans les caves, quand le canon tonne trop fort. Lorsqu'il se modère, ils sortent, inspectent le ciel... Ils y sont faits, ils n'ont pas peur, les femmes mêmes rient du danger quand il est passé. Mais les hôtels sont fermés, la nuit vient, il nous faut partir...
Au sortir de Soissons, sur une rampe, nous nous arrêtons. De là on aperçoit la ville entière, qui s'étale. Tandis que, du ciel ébranlé par cette canonnade sans répit, des masses d'eau s'écroulent, comme jetées à seaux, nous assistons au bombardement. Au-dessus des coteaux dont la crête verdoyante se découpe sur un ciel qui s'éclaire un peu de ce côté, et que rougit l'or enflammé du crépuscule, de petites boules de fumée blanche s'élèvent et se dissolvent lentement dans l'air. Ce sont les canons qui crachent leur feu... Plus haut, sur le gris uniforme des nuages, l'oeil commence à distinguer les rapides paraboles des obus, ou l'éclatement de petites masses noires: des boîtes à mitraille qui s'ouvrent dans l'air, comme des bombes de feu d'artifice; un flocon blanc... et puis d'autres obus, d'autres bombes, d'autres shrapnells... On ne pouvait se détacher de ce spectacle,--mais soudain, je pense aux voitures d'ambulances que nous avons croisées sur notre route, tout à l'heure...
De Longpont (15 kilomètres de Soissons), où nous couchons, dans une bonne auberge que de braves gens hospitaliers ouvrent pour nous, près du magnifique château et des ruines fameuses, toute la nuit, nous avons entendu la canonnade, dominée toujours par les basses profondes des mortiers allemands, qui bombardent Soissons, ville ouverte.

La dévastation de Senlis: le quai de la gare.--Phot. de Rozycki.
Au fond, crête boisée derrière laquelle sont dissimulés les obusiers allemands.

LE BOMBARDEMENT DE SOISSONS
Photographie prise du clocher




Commencements d'incendie provoqués par les obus.Éclatement d'un shrapnel.Sur la berge de l'Aisne,
caissons français dissimulés.

PAR LA GROSSE ARTILLERIE ALLEMANDE
de Saint-Jean-des-Vignes.]

UN PONT DE FORTUNE IMPROVISÉ PAR LE GÉNIE.
18.000 hommes de troupes françaises ont franchi l'Oise sur ce pont, construit entre 10 heures du soir et 7 heures du matin, avec des péniches et des traverses, par le capitaine de génie Bougier, ses sapeurs télégraphistes et trente civils de bonne volonté.
Les effets d'un obus allemand tombé dans une
rue de Soissons: une maison éventrée et deux chevaux tués.
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Pour que le tableau fût complet, partis par Meaux et venus à travers l'immense champ de bataille de la Marne, encore semé de cadavres et jalonné des ruines fumantes de vingt villages dévastés, pillés et incendiés, nous revenons de Soissons à Paris par Villers-Cotterêts et Senlis...
Ah! l'affreux, le navrant spectacle! Pauvre et fine Senlis, les tourterelles ne volent plus autour de son clocher... Le bombardement et l'incendie les ont chassées. Reviendront-elles?... Nous venons de Crépy-en-Valois, par la même route qu'a prise la horde allemande. Un peu avant d'arriver à Senlis, la campagne commence à présenter cet aspect habituel des champs où l'on reconnaît qu'on s'est battu: arbres fauchés, branches jonchant le sol, et de grands trous ronds, dans la terre, creusés par les obus... On n'a pas fait cinquante pas dans Senlis que l'on sait à quoi s'en tenir. La première maison est un hôtel-restaurant, sur une petite place. Elle a été pillée et incendiée. De cette place part la plus grande rue de Senlis, la rue de la République. D'un bout à l'autre, c'est maintenant une longue rue de ruines, quelque chose comme une rue de Pompéi ou d'Herculanum, et bien plus terrible, parce que la ruine en est d'hier, non pas lavée et patinée par le temps, mais encore noirâtre de l'incendie, et toute remplie de décombres et de scories encore chaudes. Quelqu'un, qui avait été à la Martinique, au moment de la destruction de Saint-Pierre de Miquelon, disait auprès de moi que ce spectacle-ci lui rappelait celui-là. Seulement ici, ce n'est pas un cataclysme naturel, l'éruption soudaine d'un volcan qui a fait ces ruines: ce sont des hommes, pour la honte de l'humanité. Ils sont entrés dans Senlis, ils ont commencé par piller ces maisons, par en sortir tout ce qu'ils pouvaient prendre, manger et boire,--et dans ces maisons ils ont jeté des bombes spéciales qui, en explosant, provoquent l'incendie. Cela, dans toute cette rue. Ce n'est pas le bombardement qui a mis le feu: on le comprendrait encore. Une volonté froide et réfléchie a présidé à cette dévastation. Des témoins l'affirment; et dans quelques maisons épargnées par le feu, on a retrouvé de ces bombes incendiaires, qui n'avaient pas rempli leur office... A droite, au commencement de cette rue navrante à parcourir, tout un pâté de maisons a été consumé par le feu. Il n'en subsiste que quelques pans de murs au milieu desquels les toitures, les escaliers, les meubles s'accumulent en un tas noirâtre de pierres effritées et de cendres... Maisons particulières, hôtels, demeures de pauvres et de riches, villas modernes ou élégantes constructions d'autrefois, charmantes petites maisons du dix-huitième siècle, simples et gracieuses, monuments anciens, rien n'a été épargné. Le bel hôtel du Palais de Justice et de la sous-préfecture, exquis modèle de l'architecture du temps de Gabriel et de Louis, n'est plus. Comme pour attester quelle perte c'est, la façade seule est encore debout, et découpe sur le ciel clair sa structure aux proportions si justes, où des ouvertures régulières montrent la place des fenêtres et des portes... Le reste est écroulé, cette façade même ne tient plus que par miracle, et, dirait-on, pour donner encore quelques jours à ceux qui viennent constater le désastre la mesure de cette perte irréparable et de l'infamie allemande... Nous passons. Une ruine succède à une autre. Combien sont-elles? Cent? Deux cents?... Nous n'avons pas fait le sinistre compte. Là où le feu a été mis, tout a été dévoré par les flammes. Il n'y a pas de demi-ruines. Par l'ouverture navrante d'un mur éboulé, on aperçoit un petit jardin: un massif de fleurs y met encore ses taches vives et gaies. Ces pauvres fleurs encore vivantes parmi tant de deuils rendent ce deuil plus triste encore,--mais le contraste est trop cruel...
La cathédrale n'a pas été sérieusement touchée: un obus, en passant, a écorné un balustre, brisé un clocheton, et ses éclats ont fait dans les vieilles pierres grises et verdies par le temps des blessures blanches. Mais ce n'est rien, et l'on frissonne en songeant à Reims, dont la cathédrale...
C'est ainsi que les Allemands se sont vengés, sur une petite ville innocente, parure adorable de notre pays, sourire charmant de notre Ile-de-France, d'un coup de feu tiré, disent-ils, par un habitant sur leur armée envahissante. Cet homme a été fusillé sur-le-champ,--mais ils ont donné ce prétexte, sans fournir la preuve. En même temps ils s'emparaient du maire, M. Odent; ils l'ont mené sous bonne escorte à Chamant, ils ont creusé une tombe devant lui et l'ont fusillé, sans jugement. Après, ils l'ont enterré les pieds en l'air, et c'est ainsi qu'on a retrouvé la dépouille de l'infortuné magistrat, quand des mains pieuses sont venues l'exhumer, pour lui donner une sépulture convenable.
Voilà comment nos ennemis nous font la guerre, au nom de leur civilisation barbare, au nom de la plus grande Germanie. Peuple imbécile, autant que féroce, qui, n'existant que par la guerre et pour la guerre, trouve encore le moyen de la déshonorer, avec lui.
Emile Henriot.

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